Les flammes dansent autour de moi, si proches que je peux sentir leur chaleur sur mes bras nus. Elles roulent, tourbillonnent dans les air alors que je fais virevolter les quilles enflammées. Des « clowneries » qu'ils appellent ça. Enfin, surtout lui. Comme si le seul art dans la vie, c'était de faire de la musique avec ses copains. Comme si c'était mieux, plus glorifiant, plus difficile. Mais la jonglerie est un art, comme tout ce qui touche au cirque d'ailleurs. Le monocycle, la gymnastique acrobatique, la contorsion, tout ça sont des arts à part entière qui sont, d'ailleurs, bien plus difficiles à maîtriser que quelques accords sur une guitare. Je persiste et signe. Ces « clowneries » comme ils disent, sont ma passion. Une passion qui rythme ma vie, qui l'illumine comme elle ne l'avait jamais été auparavant. Les flammes qui tourbillonnent au dessus de ma tête, donnant au champs entourant la maison des couleurs magnifiques face au soleil couchant, m'avaient appris plus de valeurs que quiconque avait traversé ma vie. Ou presque. J'avais appris la persévérance, la patience, la fierté. Elles m'avaient apporté, en quelques petites années de pratique, plus que ce que les humains de mon entourage ne l'avaient fait depuis ma naissance. Et peu importe ce qu'ils disent, je ne considérais en aucun cas tout ça comme des « clowneries » et n'acceptais jamais les critiques là-dessus. C'était une partie de ma vie. La partie de ma vie qui avait connu la lumière. Et je savais plus que quiconque le travail et l'énergie que tout cela demandait.
C'était d'ailleurs grâce à tout cela que je parvenais à calmer mes nerfs, lorsque la situation était tendue. Et Dieu sait qu'elle était extrêmement tendue, en ce moment. Plus que jamais, d'ailleurs. Je pris une gorgée de solution spéciale et la crachai fortement sur ma flamme, crachant le feu comme jamais. Et ça me libérais. Comme si, en une fraction de seconde, je brûlais tous mes soucis. Tous mes souvenirs noirs, tous ces actes sales et horribles, toutes ces paroles blessantes qu'il avait pu me dire. Mon frère. Tu parles. Comme s'il avait la moindre notion de ce qu'était un lien fraternel. Depuis quelque temps, trop de temps maintenant, on ne s'entendait plus. Je savais très bien pourquoi, mais me refusait à accepter ce qu'il s'était passé. Je n'étais certes pas blanche comme une colombe, mais la faute n'en était pas que sur moi pour autant. Et je ne méritais pas ce qu'il me faisait subir. J'étais devenue, en quelque sorte, sa tête de turc. Et il ne se gênait pas pour me le montrer. Certains pourraient croire que cela n'était qu'une adolescence dure à vivre. Mais le fond de l'histoire était bien présent, et c'était bien plus que ça. Et même si je connaissais l'objet de sa rancune, jamais je ne me serais laissée à la compassion. Je n'avais pas mérité ses actes envers moi, et j'étais maintenant trop fière pour admettre que j'étais, peut-être, en tort. Je sais que, quand je rentrerai, après avoir fini mon petit numéro, il se permettra encore de parler pour ne rien dire. Ou pour me faire du mal. Et j'encaisserai. J'ai pris l'habitude d'encaisser. Ça fait longtemps que j'encaisse, trop longtemps. Mais ai-je d'autres solutions après tout ? Que ce soit lui ou un autre... Je préfère ce que lui me fait subir. Ça fait moins mal. C'est moins salissant. Et je n'ai pas envie de vomir, de hurler, de me faire du mal quand je le vois. Je n'ai plus cette envie depuis... Depuis que je suis ici. Et tous les jours, je prie Dieu pour que cette douleur ne m'atteigne plus jamais. On ne s'entend peut-être plus, mais lui au moins, ne me fait pas de mal. Pas comme ça.
Je pousse un soupir fatigué, rattrape d'une main la dernière quille qui volait encore dans les airs avant de l'éteindre et de m'asseoir, éreintée, dans l'herbe jaunie par le soleil de l'après-midi. Mon portable vibre dans ma poche, et un sms d'Emily s'affiche à l'écran.
« Joli spectacle ma belle ! Ton frère a encore fait des siennes, je suppose ? Tiens-moi au courant. A demain cocotte, je t'aime :) »
Emily habitait à l'autre bout du champ derrière la maison. Et depuis la fenêtre de sa chambre, elle pouvait voir mes flammes vriller dans les airs. Emily était ma meilleure amie... Et parfois j'avais honte de moi. Je la jalousais pour ce que je n'avais pas. Son grand frère à elle, était protecteur, attentionné. Ils faisaient attention l'un à l'autre, et leur vie était tellement teintée d'amour fraternel que j'en viendrais presque à les détester d'avoir su construire une relation comme ça. Évidemment, la situation n'est pas la même. Mais pourquoi les choses ne sont pas si faciles pour moi ? Est-ce que j'ai été condamnée, quelque part, là-haut, avant ma naissance ? Est-ce que j'ai été condamnée à être emprisonnée dans le mal qui me ronge depuis que je suis enfant ? Tout ça, c'est de la faute de cette ordure. C'est lui qui m'a enchaînée. Et je trouve pas la clé. Je suis enfermée dans cette routine exaspérante. Ma vie n'est plus que routine, après tout. A croire que je ne suis jamais contente. Mon enfance n'a été qu'une routine pourrie, qui me niquait la vie, au propre comme au figuré. Une routine qui me faisait plus de mal que tout ce que vous pouvez imaginer. Et maintenant, alors que tout s'est arrangé, ce n'est plus qu'une routine ennuyeuse et banale. Je haïssais la première, mais ce n'est pas pour ça que la deuxième est mieux. Je devrais m'estimer heureuse, mais je n'y arrive pas. Ma vie, c'est pas ça. Ça ne devrait pas être ça. Je crois en moi maintenant. Malgré tout ce qui m'est tombé sur la gueule, malgré les coups bas, malgré les coups tout court, je suis encore debout maintenant. Alors oui, je mérite mieux que tout ça. Je le sais. Mais je ne sais tout simplement pas comment l'obtenir.